Ce roman parle d’amour, d’espoir et de liberté !

genevieve payet (c) enilorac
Geneviève Payet, psychologue clinicienne.

 Pourtant il emprunte les chemins tortueux d’un déni collectif qui a traversé toutes les époques : celui de l’inceste. Force est de constater qu’au 21ème siècle les séquelles du Code Napoléon (avec leur hypertrophie de la figure paternelle, ce « Bon père de famille garant de l’ordre privé et de la paix publique ») s’impose encore à nous.

Pourtant, que de changements entre les années 1980 et 1990, des affaires d’agressions sexuelles sur mineur-e-s de plus en plus dévoilées et judiciarisées ont largement rempli les rôles de nos cours d’assisses.

 De fait, cette thématique s’est toujours heurtée à l’impensable. Nous le savons tous, pour les enfants, la famille peut devenir le lieu de tous les dangers, plus encore lorsqu’il devient problématique d’en définir ses frontières ; en somme de poser les limites de l’intime et, dirions-nous, de l’ex-time qui seules permettent de caractériser la place de l’incestueur.

Tout a été mis en œuvre pour sortir du silence, de l’indicible, de l’irreprésentable et de toute l’horreur qu’il recouvre. Malgré le combat des associations, le nombre de publications scientifiques, les enquêtes, les rapports, les recommandations, les textes, les plans, la loi a été promulguée il y a un an à peine !

Ce roman offre en filigrane, à différents niveaux une lecture clinique d’une grande justesse :

  • A travers l’écriture elle-même : l’auteure nous fait évoluer dans l’univers de vie de trois personnages, un homme et deux femmes, qui en fait ne forment qu’un seul « couple », chacune des deux femmes étant le double spéculaire de l’autre. Donc 1 + 1 = 1. A tel point, que le lecteur, un temps troublé, se demande parfois de qui l’on parle, et dans le dénouement du récit, l’une prend définitivement la place de l’autre.
  • Sur le fond : le parcours de vie, chaotique et violent, de chacun de ces trois personnages rappelle étrangement ceux que l’on croise dans les dossiers ouverts à l’Aide Sociale à l’Enfance ou en service de victimologie. La symptomatologie est omniprésente, multiforme et totalement conforme, les reviviscences traumatiques sont parfaitement décrites. Hélas, aucune exagération.
  • Dans l’intrigue : la maltraitance à enfants côtoie l’abandon, les secrets de famille, les rejets, les addictions, l’assassinat, le suicide. Autant de signes pour reconnaître la souffrance et les profonds bouleversements induits par des agirs transgressifs. Autant d’indices pour rétablir le sens et le rôle de la Loi pour une protection renforcée de l’enfance en raison de sa vulnérabilité et de son rapport aux adultes.

Dire, ne pas dire ?

Dans ces milieux clos qui n’ont plus rien d’une « famille », les mécanismes d’emprise, la confusion des langues et le syndrome d’accommodation déroulent au fil du temps leurs sinistres dégâts. Face à cela, par la dissociation traumatique, l’enfant peut préserver son intégrité psychique en sacrifiant un corps instrumentalisé et souillé dans lequel il ne vit plus. L’enfant a bien conscience que ce qui se passe dans le silence n’est pas marqué du sceau de l’innocence. La clinique du dévoilement est très complexe et nécessite de l’expérience, mais surtout beaucoup de délicatesse.

Dire c’est franchir cette étape décisive où après rien ne sera plus comme avant. Cela requiert de la part d’un enfant victime une force considérable. Désormais, il va devoir faire face à son agresseur qui se sera bien des fois servi de menaces, de chantage, de manipulation, … pour lui imposer le silence, voire une certaine complicité.

 Et c’est en prenant en compte toutes ces réalités cliniques que le lecteur peut comprendre l’une des scènes les plus troublantes de ce roman où Mathilde retrouve son agresseur et étrangement se laisse emporter dans les remous d’un mouvement d’une sensualité impossible …

Comme le théâtre, la peinture, la musique, … l’écriture permet à la fois une mise à distance des affects et une réhabilitation de ce qui parle en nous. Elle met en scène ce pas de côté qui donne accès au sens, à notre humanité.

Madame PAYET Geneviève, psychologue clinicienne

Ex présidente de l’antenne réunionnaise de l’Institut de victimologie

Bibliothèque Départementale, Saint-Denis de La Réunion

Le 30 septembre 2017

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